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Le projet REDD Biocorredor Martin Sagrado, né de l’émerveillement face à la beauté incroyable de la forêt et de ses habitants

Tristan Lecomte raconte la genèse du projet REDD Biocorredor Martin Sagrado. 

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Quand on aborde le sujet très débattu de l’utilité du marché du carbone, je me rappelle toujours ce souvenir très précis d’un après-midi, en juin 2009, au Pérou, sur le fleuve Alto Huayabamba, dans la zone appelée Martin Sagrado en Amazonie Andine. Nous admirions un concert de cascades qui se jetaient dans le fleuve que nous remontions paisiblement en barque motorisée, avec des producteurs de cacao de la zone et des membres de la fondation Fundavi, qui gère des projets communautaires forestiers en cet endroit. Après plusieurs jours harassants, nous avions décidé de nous accorder un break, à la rencontre des multiples communautés résidant le long du fleuve qui développent des projets de reforestation. Nous contemplions les singes et les papillons, présents en très grande quantité. D’après les entomologies du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, cette région est l’une des plus riches en espèces de papillons de toute l’Amazonie. Sur les berges, nous pouvions observer des empreintes de tapirs, et à certains endroits des nuées de perroquets qui avaient fait leurs nids dans les multiples cavités d’une falaise surplombant le fleuve. Nous nous arrêtons sur une plage de sable fin, et les fermiers décident d’aller pêcher : ils ramènent une bonne dizaine de poissons en moins de 5 minutes, juste avec leur petit filet. Une nature exubérante et extrêmement généreuse, des plantes, fougères, arbres, buissons en tout genre, entremêlés dans un décor d’Eden, partout du vert et des milliards d’insectes. Bref, nous nous croyons dans le film Avatar (James Cameron, 2009), mais en vrai, et en mieux.

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Je les interroge alors : « à qui donc appartient cette forêt incroyable ? » « Au gouvernement Péruvien. » me répondent les experts, « mais il n’a aucun moyen pour la protéger ». Ils n’ont déjà pas assez de ressources pour protéger les parcs nationaux, alors pour le reste des forêts c’est encore plus compliqué. De fait, il y a là des activités forestières et d’orpaillage illégales, ainsi que de la pêche à la dynamite dans le fleuve. La situation est incontrôlable par les communautés locales, tant qu’elles ne sont pas concessionnaires de cette forêt. C’était une zone de production de la coca jusque dans les années 1990 et certaines personnes ont gardé un esprit Far West, où la justice se rend par soi-même. En cas de pratique illégale, on ne peut pas juste débarquer et forcer la personne à partir : il faut la convaincre de son intérêt à modifier sa pratique, pour préserver la ressource pour son propre avenir. Mais sans gestion globale du territoire, sans argent et sans autorité légale pour gouverner la zone, c’est impossible.

Je pense alors au mécanisme REDD (Reducting Emissions from Deforestation and forest Degradation), qui est naissant à l’époque. C’est une nouvelle méthodologie carbone qui permet de protéger des zones de forêt intactes en valorisant les efforts de réduction de la déforestation des communautés locales et en finançant des activités économiques complémentaires communautaires comme la pisciculture, l’apiculture, l’écotourisme, ou toute activité génératrice de revenus sans déforester, ce qui permet ainsi de réduire la pression sur la forêt.

_P4A1058 (2)Un grand débat s’engage immédiatement dans la barque. On me pose déjà mille questions sur ce mécanisme : serait-il en mesure d’aider les communautés à prendre cette vaste forêt en concession ? En leur donnant ensuite les moyens de l’entretenir, de la protéger et de réduire la pression anthropique avec ces activités socio-économiques, vitales pour la population locale ? Il s’agit de trouver un équilibre entre la satisfaction des besoins humains et le respect du vivant, précieux et présent de manière tellement variée dans la zone. On se met à rêver, à échafauder un plan de travail : il faut contacter les autorités locales et provinciales en charge de la gestion de la zone, pour leur parler du mécanisme et voir s’ils seraient ouverts à un projet de ce type porté par les communautés locales. Nous sommes confiants, car déjà très présents avec le projet de reforestation, et l’effort et la cohésion des producteurs sont reconnus.

_P4A3762Ajouter un volet de conservation forestière parait alors tout à fait complémentaire et dans nos cordes. Une des associations environnementales d’un village du fleuve, Dos de Mayo, a d’ailleurs déjà engagé des démarches pour l’enregistrement de 100 000 hectares de cette forêt en concession communautaire. La volonté était là, un projet est né. Aujourd’hui, 384 000 hectares de forêt primaire ont été concédés aux associations et coopératives locales représentant les producteurs de la région, pour des concessions de 40 ans. Le projet est certifié suivant la méthodologie REDD, à travers deux référentiels : VCS (Verified Carbon Standard) et CCBA (Climate Community Biodiversity Alliance). Ces coopératives et associations gèrent intégralement les activités communautaires de surveillance et de développement économique. D’autres zones sont en cours de concession, le gouvernement ne demandant pas mieux que de confier la gestion environnementale et sociale de ces zones aux communautés qui y résident, en particulier lorsque l’opérateur qui en fait la demande à une vocation socio-environnementale et une capacité économique, via les coopératives. L’aide internationale apportée par la vente de services environnementaux, comme le mécanisme de compensation carbone REDD, apporte la viabilité financière des projets et le monitoring de l’impact sur la déforestation réellement évitée.

Photo : Christian LamontagneCe projet est né de l’émerveillement face à la beauté incroyable de la forêt et de ses habitants. Quand j’ai prononcé le mot REDD pour la première fois sur ce bateau, j’avais l’impression de parler un peu dans le vide, de lancer une idée qui très certainement ne verrait pas le jour… Et pourtant, aujourd’hui ce projet est vivant et étend sa zone d’influence à 2,4 millions d’hectares via son enregistrement en zone de biosphère à l’UNESCO. Tout cela à partir d’un après- midi bucolique de farniente.

La nature nous appelle à la protéger, et c’est urgent. Le carbone, malgré toutes ses limites, a, à mon sens, au moins ce mérite d’arriver à mobiliser rapidement des moyens financiers que nous n’aurions pas sinon. Qui souhaite s’engager à protéger une forêt de 400 000 hectares pendant 40 ans, sans en être propriétaire et sans pouvoir y développer d’activités autres que de conservation, sans aucune exploitation commerciale ? Personne. Grâce à la compensation, on lève des fonds directement investis dans le projet. Ils sont mis au service de ces milliards d’arbres, plantes, champignons, insectes, tapirs, singes, papillons et oiseaux. C’est aujourd’hui le seul moyen de financer leur protection. Cela est rendu possible grâce à des entreprises qui s’engagent significativement et sur le long terme, comme Ben & Jerry’s pour compenser l’empreinte des glaces ou Caudalie via leur fondation, pour ce qui concerne ce projet.

Le marché du carbone, malgré toutes ses limites et dysfonctionnements, reste un outil utile pour trouver un étalon de mesure des émissions d’une entreprise d’un côté, et des engagements de réduction et de compensation d’un projet de l’autre. Sinon, sans passer par cette comptabilité carbone, comment évaluer l’empreinte climatique (ou même écosystémique) d’une organisation, et comment poser en face un plan de réduction réellement centré sur les vraies priorités ? C’est ce que permet un programme de compensation, ne serait-ce qu’au niveau des émissions générées. Nous sommes toutefois bien conscients que ces outils et marchés sont des moyens, mais clairement pas une fin en soi.

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ExtraitsEt si on remontait dans l’arbre ?, Tristan Lecomte, octobre 2015, édité par La Mer Salée

Crédits photographiques : PUR Projet / Christian Lamontagne

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