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L’alimentation à bas coût : frein au développement de l’agroécologie

Pendant 15 jours, les français ont comme chaque année arpenté les allées du Salon International de l’Agriculture à Paris, où ils sont invités à se reconnecter à leurs racines paysannes, pas si vieilles, mais parfois déjà oubliées. Quelques semaines à peine après avoir été pointés du doigt comme grands responsables des inondations qui ont paralysé le bassin de la Seine, les agriculteurs, peu rancuniers, sont comme à leur habitude venus défendre leur passion pour le travail de la terre.

Bien sûr, l’agriculture a sa part de responsabilité dans la dégradation de l’environnement, y compris dans l’augmentation des eaux de ruissellement, en raison de la réduction de la capacité des sols à stocker l’eau. Mais n’oublions pas le rôle que jouent l’artificialisation des sols et la disparition des zones humides dans cette problématique.  Chez Pur Projet, nous croyons que l’agroécologie, l’agroforesterie, la permaculture, l’agriculture biologique, et autres pratiques agricoles d’avenir, sont autant de systèmes de production capables de répondre aux enjeux de demain. Mais ces pratiques ne pourront devenir une norme que lorsque l’on acceptera de payer les produits agricoles français à leur juste prix. En tant que coordinateur de projets d’agroforesterie en France, je sais qu’il n’est pas possible aujourd’hui de demander à un agriculteur de produire du lait à moins de 30 centimes le litre et du porc à moins d’1€30 le kilo, et d’en plus lui demander de séquestrer du carbone dans ses sols, d’entretenir le paysage ou bien encore d’absorber le surplus d’eau que les zones artificialisées ne sont plus capables de retenir.

Système agroforestier en vigne – Crédits : PUR Projet

Sur cette question des prix, un mince espoir a pu parcourir les campagnes à l’annonce de la tenue des seconds États généraux de l’alimentation depuis ceux du gouvernement Jospin en 2000. Cette assemblée de tous les acteurs de l’alimentation organisée par le gouvernement, avait notamment pour objectif d’assurer un prix de vente suffisamment rémunérateur aux agriculteurs. Malheureusement, comme nous aurions pu le prévoir, un certain nombre d’acteurs de la distribution ont joué la carte de l’hypocrisie, en prétendant défendre les ménages à bas revenus, contre une hausse jugée inacceptable des produits alimentaires français.

Ce système pervers, consistant à expliquer qu’il faut baisser le prix de l’alimentation pour que tout le monde puisse y accéder a conduit à la mise sous tutelle des agriculteurs. Ces derniers sont aujourd’hui obligés de vendre leurs produits à perte et de se plier aux règles de la Politique Agricole Commune, pour toucher les aides qui leur font tenir la tête hors de l’eau.

Le comble est que par ce système, ce n’est pas seulement l’agriculture française que l’on tue, mais également la possibilité pour les pays du Sud de tendre vers une certaine souveraineté alimentaire. Un exemple connu, celui du poulet Sénégalais et de la concurrence Européenne. Depuis 2005, le Sénégal a dû mettre en place des quotas d’importation de poulet pour protéger ses petits producteurs, quotas que l’OMC cherche depuis lors à annuler au nom du libre échange. Sans ces quotas, la filière avicole Sénégalaise n’est pas assez compétitive. Nous pourrions citer de nombreux autres exemples, comme les surplus de poudre de lait européens, résultats de la fin des quotas laitiers, écoulés au Burkina Faso à 30 centimes le litre contre 90 centimes pour des produits locaux.

Face à ce dumping agricole de l’Europe, les paysans des pays du Sud ne sont pas assez compétitifs. Dans ces pays, le résultat est une jeunesse qui délaisse le secteur agricole pour rejoindre les villes. En favorisant la baisse des prix des matières agricoles alors que la solution réside dans le soutien des ménages à bas revenus, la Politique Agricole Commune a déplacé un problème de pouvoir d’achat. Elle a ainsi contraint les agriculteurs à réduire leurs coûts de production à tout prix, quitte parfois à sacrifier des éléments et pratiques non directement productifs, mais gages de qualité et de durabilité, comme les structures paysagères ou encore l’élevage extensifs, laissant place à la déprise agricole. Difficile aujourd’hui sur le terrain de convaincre des agriculteurs de l’importance de planter des arbres ou de conserver des bandes enherbées, des zones humides, ou autres mares et bosquets, quand ils ne sont déjà pas justement rémunérés pour leurs produits.

Si la France veut demain que son agriculture réponde aux enjeux de durabilité auxquelles elle fait face, elle devra accepter de redonner sa juste valeur à la nourriture, et par la même occasion sa valeur au métier de Paysan, en intégrant au coût de revient l’ensemble des activités non directement productives mais nécessaires au bon fonctionnement d’un agro-éco-système durable.

On pourrait être tenté de rémunérer les agriculteurs pour les services écosystémiques rendus plutôt que d’intégrer le coût de leur démarche dans le prix de l’alimentation. Pour ma part, je considère que ces services doivent êtres intégrés au prix des matières premières car ils sont autant des services à l’environnement qu’à la production elle-même, et ce serait brouiller le message envers le monde agricole que de les rémunérer pour des services environnementaux plutôt que pour une alimentation de qualité, basée sur des processus écologiques durables. Il existe déjà trop de systèmes institutionnels véhiculant un message contre-productif, selon lequel les agriculteurs gagneraient plus d’aides en arrêtant de cultiver des terres pourtant à haut potentiel de rendement pour des raisons environnementales, qu’à les cultiver de manière raisonnée selon les principes de l’agroécologie (certaines Mesures Agro-environnementales et Climatiques en sont le parfait exemple).

Plantation d’arbres en agroforesterie, Le Cailar, Sud de la France – Crédits : PUR Projet

Chez PUR Projet, nous agissons pour encourager et accompagner les agriculteurs qui souhaitent mettre en place des pratiques agro-écologiques, comme l’agroforesterie, rendant des services éco-systémiques bénéficiant à l’ensemble de la société, mais aussi et surtout productives et permettant aux agriculteurs de vivre de leur métier.

Dans tous les cas, il s’agira demain de donner raison à ces agriculteurs que PUR Projet rencontre tous les jours sur le terrain. Ces agriculteurs qui jour après jour, se lèvent avec l’envie d’innover et de réinventer leur métier en faisant fi des difficultés et des défis. Qu’ils soient néo-ruraux, petits-fils et petites-filles d’agriculteurs, doubles actifs, entrepreneurs ou employés, ils sont tous le futur d’une agriculture résolument tournée vers le vivant.

Emil Simondon
@Twitter

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