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Les récifs coralliens, la forêt tropicale de l’océan


Ces trente dernières années, plus d’un tiers des récifs coralliens ont disparu de manière irréversible, soit environ la taille de l’Angleterre, et 60% des coraux restants sont menacés d’extinction dans les trente années à venir. Certains scientifiques prédisent même que les récifs coralliens seront éteints d’ici 2100. Devant ce constat alarmant, PUR Projet a lancé en 2016 son premier projet marin dans le nord-ouest de Bali, en Indonésie.
Ce projet, c’est  Emilia D’Avack  qui l’a développé. Emilia est biologiste marine, elle rejoint PUR Projet en 2015.  Titulaire à la fois d’un master en Biologie Marine et d’une licence en Développement Durable, c’était la personne idéale pour ce premier projet communautaire de régénération des écosystèmes marins, combinant restauration des récifs coralliens, conservation des mangroves et agroforesterie. 

Après tout, les récifs coralliens ont beaucoup en commun avec les forêts primaires tropicales… Immergeons-nous avec elle pour en apprendre davantage. 

Emilia D'Avack sur le projet de restauration des récifs coralliens à Pejarakan, Indonésie
Emilia D’Avack sur le projet de restauration des récifs coralliens à Pejarakan, Indonésie. Crédits : Zoé Bassetto

J’effectue les dernières vérifications, les bouteilles d’air dans mon dos sont pleines et mon équipement de plongée est ajusté. J’appuie la main sur mon masque et me laisse tomber en arrière dans l’eau tiède. J’ouvre les yeux. Me voilà immédiatement entourée par un spectacle de lumières et de couleurs. Les récifs coralliens en dessous de moi grouillent de vie : un tétrodon est nonchalamment posé sur un corail-cerveau de Neptune, des poissons-demoiselle s’empressent autour du lopin d’algues qu’ils protègent contre de potentiels importuns, de minuscules chromis bleu-vert se cachent entre les branches entremêlées d’un corail acropora, et une seiche curieuse change brusquement de couleur en frôlant ma palme gauche.

Au cœur de cette agitation continue, il y a les coraux. Ils se présentent sous diverses formes, tailles et couleurs. Au premier coup d’œil, on leur prêterait volontiers l’apparence de pierres inanimées. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. Chaque colonie est composée de dizaines de milliers d’individus microscopiques et identiques, chacun étant le clone parfait de son voisin. Leur structure sophistiquée fournit de nombreuses cachettes, lieux de reproduction mais aussi de chasse à un immense éventail d’organismes présents autour de moi.  Elle est la clé de voute de cet écosystème corallien. Tout comme les arbres dans une forêt, les coraux sont au fondement de la chaîne alimentaire et soutiennent la multitude de vies qui se trouvent dans les récifs tropicaux, et qui représentent 25% de la biodiversité marine (avec plus de 2 millions d’espèces différentes !). Leur disparition causerait l’effondrement de l’écosystème tout entier, tout comme celle des arbres dans une forêt.

Les arbres et les coraux

Ce n’est pas un hasard si les récifs coralliens sont souvent décrits comme la forêt primaire de l’océan : leurs similarités avec les écosystèmes forestiers s’étendent bien au-delà de leur qualité de pourvoyeurs d’habitats. En effet, si la survie des arbres dépend de la lumière et du mécanisme de photosynthèse, celle des coraux aussi. Dans leurs tissus vit une algue microscopique appelée la zooxanthelle. Ils forment une relation symbiotique. Autrement dit, l’algue et le corail ont besoin l’un de l’autre pour survivre. L’algue opère sa photosynthèse pendant les heures du jour et convertit assez de sucres pour subvenir à ses besoins et à ceux du corail. En échange de cette source de subsistance, qui couvre environ 90% de ses besoins nutritionnels, le corail fournit à l’algue un refuge à l’intérieur de ses tissus vivants.

Malheureusement, cette relation vitale est menacée par les bouleversements océaniques entraînés par le changement climatique. A mesure que l’eau de surface se réchauffe et dépasse un certain seuil, le corail, sous la pression de la température, rejette l’algue au risque de s’affamer. Ce phénomène, connu sous le nom de blanchissement des coraux (car seul reste le squelette blanc du corail) a largement contribué au déclin mondial des récifs coralliens. Si les coraux peuvent se remettre du blanchissement lorsque la température de l’eau chute rapidement, un blanchissement répété peut causer l’extinction de récifs tout entiers. La persistance et la fréquence de ces évènements a fortement évolué au cours des dernières décennies, les blanchissements dits « sévères » devenant cinq fois plus fréquent qu’il y a 40 ans. Cela laisse peu, voire pas le temps aux coraux de se rétablir, ce qui peut se solder en extinctions massives. Par ailleurs, le déclin des coraux n’a pas seulement d’importantes répercussions sur la biodiversité qu’ils participent à entretenir, mais aussi sur les 850 millions de personnes qui vivent à proximité. Beaucoup d’entre elles vivent dans des pays en développement ou des nations insulaires, où la dépendance aux récifs coralliens pour la nourriture et les moyens de subsistance est accrue. En effet, de la même manière que les arbres produisent de la nourriture, des matériaux de construction, etc., les coraux produisent une grande variété de ressources pour les hommes. S’il est géré durablement, un hectare de récif peut fournir jusqu’à 200 kg de poisson chaque année. Le récif est aussi une riche source de progrès dans le domaine de la médecine. Des substances issues des récifs sont utilisées dans la lutte contre le VIH et le cancer, et il est très probable que d’autres applications soient encore à découvrir.

Le parallèle entre les forêts tropicales et les coraux ne s’arrête pas là. A l’instar des arbres, qui fournissent une protection contre les aléas climatiques extrêmes (cyclones, inondations, glissements de terrain…), les coraux protègent les côtes contre les ouragans en dissipant de manière efficace l’énergie des vagues avant qu’elles n’atteignent les côtes. En outre, chacun de ces deux écosystèmes participe à la dépollution de son environnement. Les arbres décontaminent les sols et les eaux de ruissellement, filtrent les excès de fertilisation, métaux lourds et autres produits chimiques. Les coraux, eux, fournissent des services écosystémiques très similaires à travers l’action des organismes filtrants et éponges qui nettoient l’eau de produits nocifs.

Calculer les services écosystémiques rendus par les récifs coralliens

Tenter de quantifier et de valoriser tous les services écosystémiques fournis par les récifs coralliens est une tâche complexe, mais un rapport TEEB (Economie des Ecosystèmes et de la Biodiversité) a estimé à un million d’euros la valeur des services écosystémiques gratuits rendus par un hectare de récif sain (contre environ 8 000 euros pour les forêts primaires). Cela fait des récifs coralliens les écosystèmes avec la valeur économique la plus élevée de la planète. En plus de rendre ces services écosystémiques, les coraux revêtent par ailleurs un rôle spirituel fort, dont la valeur sociale pour les populations côtières est intraduisible en valeur monétaire. Même si ces merveilles sont cachées en dessous des vagues et dissimulées à nos yeux, il ne faut pas oublier qu’il est de notre devoir (et dans notre meilleur intérêt) de les protéger pour les générations à venir.

Sous l’eau, je n’entends que mon propre souffle, qui lance des colonnes de bulles s’en allant danser à la surface. Mais aussitôt, des milliers de sons deviennent audibles, le crissement de la mâchoire d’un poisson-perroquet croquant bruyamment dans une colonie de coraux voisine, des poissons clown s’égosillant sur tous les curieux s’approchant trop près de leur anémone, le battement des nageoires d’un banc de vivaneaux s’engageant dans un virage serré pour éviter un barracuda prêt à passer à table… Lorsque l’on y prête attention, l’eau est pleine de frémissements, de sons stridents et de claquements s’ordonnant dans un chœur sous-marin assourdissant, qui me rappelle le son de la forêt tropicale à l’aube.

Ecrit par Emilia D’Avack
Experte en écosystèmes marins chez PUR Projet

En savoir plus sur la restauration des écosystèmes marins

Références:
Costanza, R. et al. (2014) Changes in the global value of ecosystem services, Global Environmental Change
Hughes, T. P. et al. (2018) Spatial and temporal patterns of mass bleaching of corals in the Anthropocene, Science
World Resource Institute

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