Fermer

Levons les yeux

L’homme est un habitué de la chose : à trop regarder ce qui se passe sous son nez, il en oublie de lever les yeux vers l’horizon. Nous ne savons pas écouter les alertes silencieuses, qui nous signalent un nouveau danger, et ne l’identifions souvent que trop tard, forcés à agir de manière violente et socialement injuste parfois, pour rectifier la trajectoire.

Le premier exemple qui me vient est celui des pesticides. Trop longtemps leur danger a été sous-estimé par les états, laissant des modèles agricoles et des filières entières, construire leur existence sur des intrants dangereux. Aujourd’hui, en France, l’état s’est réveillé, et sans entrer dans le débat de la dangerosité de ces molécules, force est de constater que ces annonces politiques tardives, et donc brutales (arrêt des néonicotinoïdes, fin du glyphosate, etc.) vont avoir un impact négatif sur certaines filières. Des fermes vont certainement disparaitre en France. 1000 mettent déjà la clé sous la porte chaque année depuis 10 ans. L’état a trainé des pieds tellement longtemps, que face au mur, il a pris des décisions violentes et injustes pour la profession agricole, avec des conséquences qui auraient pu être évitées, si le problème avait été traité à temps.

Le changement climatique en est un autre exemple. En 1971, à Stockholm, 30 scientifiques reconnus ont exprimé leurs inquiétudes concernant un « changement global climatique rapide et grave causé par les humains » … Et ce sont les Etats Unis, qui en 1974, via Henry Kissinger, alertent les Nations Unies, et en appellent à une mobilisation scientifique mondiale. Dans un peu plus d’un an, et 21 COP plus tard, nous fêterons les 50 ans de la découverte de cette menace ! Ce n’est qu’aujourd’hui qu’un mouvement global semble s’amorcer pour lutter contre cette menace, à un rythme tout à fait insuffisant. Mais voilà, après avoir attendu des décennies pour accepter la réalité, et fait passer la patate chaude à leurs successeurs, les gouvernements se trouvent aujourd’hui dans un dilemme cruel : agir vite, sans laisser trop de monde derrière. Combien de personnes feront les frais de cette politique de l’autruche ?

Aujourd’hui, alors que toutes les voix s’élèvent pour mobiliser à la réduction des émissions de gaz à effets de serre, le risque est, une nouvelle fois, que nous oublions de regarder au-delà, vers l’horizon, vers ce qui vient, après.

L’agroforesterie, cœur de métier de PUR Projet, a le défaut de prendre des années avant d’arriver à maturité. Sa force, est qu’elle nous oblige à se poser la question de l’après, quand les arbres arriveront à maturité ; 10 ans pour certaines régions tropicales, jusqu’à plus de 100 ans en zone tempérée. Nous sommes alors forcés de nous interroger : Quel climat fera-t-il en 2050 ? En 2100 ? Quels intrants seront toujours autorisés ? Quels intrants auront disparu ? Quels seront les cours des matières premières concernées ?

Parmi toutes ces questions, une en particulier semble plus inquiétante que les autres, celle concernant la disponibilité de certains intrants, aujourd’hui essentiels pour la croissance des plantes et l’atteinte de rendements suffisants.

Parmi elles, le phosphore dont l’origine est aujourd’hui majoritairement fossile, pour suivre la course aux rendements, course nécessaire pour nourrir une planète avec 7 milliards d’humains. Or certains chercheurs annoncent l’atteinte du pic de production en 2030. Ce fertilisant devrait alors devenir un intrant de luxe, creusant les inégalités nord-sud, et augmentant les coûts de production de manière significative. D’ici la fin du siècle, les réserves seraient tellement basses, que si rien n’est fait, une baisse des rendements globaux est envisagée…

L’azote minéral, beaucoup utilisé de nos jours, sera également problématique, notamment si une augmentation des cours du gaz, utilisé dans sa confection, arrivait.

Enfin, et ce problème concerne beaucoup de secteurs, la disparition ou la difficulté d’accès aux énergies fossiles de manière générale ; gaz, pétrole, etc. Car aujourd’hui, même si de nouveaux gisements sont découverts, nous savons qu’elles sont de plus en plus compliquées à atteindre et qu’elles se tariront un jour : dans 50 ans ? dans 100 ans ? Plus ? Le fait est qu’il faudra apprendre un jour à s’en passer.

Notre chance, est qu’une grande partie des solutions à mettre en place pour s’adapter à ce futur incertain sont des solutions qui participeront à la lutte contre le changement climatique et contre l’érosion de la biodiversité. C’est le cas de l’agroforesterie, les couverts végétaux, la réduction du travail du sol, la diversification des assolements, et bien d’autres.

Dans cette période angoissante, où la théorie de l’effondrement affecte beaucoup d’entre nous, nous devons lutter contre le changement climatique en façonnant notre avenir, pas l’inverse ! L’espoir ne prend pas racine dans la lutte, mais dans notre capacité à nous projeter vers un futur souhaitable/durable.

Alors, qu’attendons-nous pour lever les yeux ?

 


EMIL SIMONDON

Coordinateur des projets France, Emil est passionné par les questions de transition agricole et a été séduit par l’approche de “valeur partagée” valorisée par Pur Projet au travers de l’Insetting. Il aime particulièrement le contact avec les agriculteurs et être à l’interface avec les différents acteurs du monde agricole.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Fermer